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L’usage des médias sociaux par les journalistes : indispensable, mais pas sans conséquence

Judith Dubois, chercheure et professeure associée de l’École des médias de l’UQAM, vient de publier aux Presses de l’Université Laval le livre Journalisme, médias sociaux et intérêt public : enquête auprès de 393 journalistes québécois.

Cet ouvrage dévoile les résultats d’une enquête concernant l’influence des médias sociaux sur le travail des journalistes, en les replaçant dans le contexte de l’évolution des normes et des pratiques journalistiques au Québec et ailleurs dans le monde. Il s’agit d’une des plus importantes consultations effectuées par une personne chercheure universitaire auprès des journalistes québécois au cours des dernières années.

On y apprend entre autres que, même si une grande majorité des journalistes consultés (78 %) estiment que l’usage des médias sociaux est « indispensable » dans le cadre de leur travail, ils et elles sont néanmoins très nombreux et nombreuses à considérer qu’ils influencent de manière négative le fonctionnement des médias, notamment à l’égard des revenus disponibles pour produire de l’information, et qu’ils les poussent à répondre davantage à l’intérêt du public plutôt qu’à l’intérêt public.

Les données colligées dans le cadre de cette étude proviennent d’un questionnaire auquel 393 journalistes québécois ont répondu en 2019. L’ouvrage présente ainsi une trentaine de tableaux (voir la section des faits saillants), mais intègre également près de 450 citations de journalistes ayant formulé des commentaires lors de cette consultation. 

Appelées à répondre à pourquoi les médias sociaux sont « indispensables » à leur travail, des personnes journalistes ont expliqué, par exemple, que : 

Se couper des réseaux sociaux, où l’information circule de façon quasiment instantanée, reviendrait à se couper des préoccupations du moment, à passer à côté de certains sujets. (Marine Corniou, Québec Science)

Les lecteurs (la plupart) vont avant tout sur leurs réseaux sociaux plutôt que sur leur site d’information. Ne pas relayer nos infos sur les médias sociaux équivaut à se tirer dans le pied et à un refus d’une diffusion massive de notre information. (Perrine Gruson, Métro Média)

Les journalistes ont été nombreux, par ailleurs, à déplorer l’influence négative des médias sociaux sur les revenus des médias d’information :

Ils ont siphonné tous les revenus des médias en utilisant gratuitement les contenus que ceux-ci produisent à grands frais en ayant de moins en moins d’argent pour le faire. Alors, oui, influence négative énorme. (Pierre St-Arnaud, La Presse canadienne)

On parle bien de la capacité à produire de l’information d’intérêt public. Comme Facebook a drainé les ressources publicitaires, cette capacité a fondu comme neige au soleil… (Agnès Gruda, La Presse

Bien que 96 % des répondantes et répondants estiment que les médias sociaux ont été utiles à leur travail au cours des dernières années, certaines et certains ont souligné que cela se faisait parfois au détriment de l’information d’intérêt public :

On est plus enclin à mettre rapidement en ligne les nouvelles qui généreront davantage de « clics ». Sans nécessairement dire que ces nouvelles recevront un traitement particulier, elles seront toutefois plus rapidement diffusées sur les médias sociaux comparativement à d’autres nouvelles. (Paule Vermot-Desroches, Le Nouvelliste)

Dès qu’un sujet suscite l’intérêt sur les médias sociaux, les médias traditionnels en font une nouvelle. Les deux se nourrissent mutuellement, dans une relation malsaine pas toujours compatible avec l’intérêt public. (Jocelyne Richer, La Presse canadienne)

D’après la chercheure Judith Dubois, la démarche adoptée dans cette étude relève d’une approche mixte : des données quantitatives basées sur un échantillon très large et l’utilisation abondante de citations permettant d’éclairer et de nuancer les chiffres. « Heureusement que j’ai pu travailler avec un logiciel très performant (Sémato) développé à l’UQAM. » Cela dit, compiler, analyser et traiter des centaines de commentaires de manière plus « journalistique » a été un exercice assez laborieux. « Quand j’ai sollicité l’ensemble des membres de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, je ne m’attendais pas à obtenir de taux de réponse de plus de 30 %. C’était un peu ambitieux, mais au final, je crois que cela en valait la peine. »

Extrait du livre >

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